À Bourg, un dimanche matin, jour d’élection, dans un bureau de vote du quartier de la Reyssouze. École Charles-Perrault. J’y suis inscrit et lui aussi. Les ravages de la maladie ont déjà tellement agi sur son visage et son corps tout entier, que dans ce fauteuil roulant poussé par un de ses fils, j’ai eu un peu de mal à le reconnaître. Il m’a adressé un pâle sourire et un clignotement des yeux, auxquels j’ai répondu de la même façon. Puis il est parti vers l’isoloir, suivi d’une partie de sa famille. Jacques Guy avait tenu à accomplir, comme d’habitude, son devoir citoyen. C’était sa volonté. Et c’est bien pour cela que cet acte qu’il s’imposait en était si émouvant. Depuis, je ne l’avais pas revu. Et début février 2016, il y a juste dix ans, j’apprenais son décès. À 71 ans. Alors, pour ce « Il était une fois », j’ai voulu chasser de mes souvenirs cette triste image de Jacques en ce jour d’élection, pour rappeler le Jacques Guy que nous avions connu autrefois, ce chef de cuisine d’exception, modeste, plein d’enthousiasme et d’idées culinaires créatrices, dont le souci permanent était de satisfaire sa clientèle, qu’elle soit d’ici ou d’ailleurs, d’un seul soir ou régulière à sa table. Le « Petit relais » devenu grand…
On raconte – et c’est son épouse Martine qui me l’a rapporté récemment, comme d’autres anecdotes sur son parcours – que c’est le jour de sa première communion à 12 ans, par la grâce d’une tante bonne cuisinière, qu’il sut ce qu’il allait faire de sa vie : « Je veux être cuisinier plus tard », dit-il en plein milieu du repas de famille ! Sans doute avait-il déjà à cette époque du caractère et de la suite dans les idées, car à 15 ans et demi, il entrait en apprentissage avec la bénédiction de Brillat-Savarin que les lointains ancêtres bugistes du petit Jacques avaient dû croiser un jour… Toujours est-il que, d’apprenti à ses premiers emplois, de Nantua chez Pauchard à Échallon chez Reygrobellet, ou en saison à Courchevel ou Talloire, et jusqu’à l’Auberge bressane à Bourg comme chef dans les années 60, Jacques Guy peu à peu se fit un nom. Il reçut une proposition pour diriger les fourneaux d’une cuisine genevoise, mais c’est la gérance d’un simple bistrot à Coligny, Au petit relais, qui eut ses préférences durant 19 ans. Et le fit prospérer. Là, avec femme et enfants (Laurent et Christophe au fil des ans), tout au bout de ce village revermontois en direction de Saint-Amour et Lons, en passant, en haut de la côte par le lieu-dit de Jérusalem, Jacques attira toute une clientèle de plus en plus friande de ses spécialités. En poissons surtout, en soufflé de truite, en sandre, en volailles de Bresse aussi forcément, en pièce de bœuf pourquoi pas… Et même le critique Robert J. Courtine, sous la signature de La Reynière dans Le Monde, et sous des tonnes de compliments, le consacra parmi les tout meilleurs de France. Et c’était mérité. Pour le couronner vraiment, une étoile au Michelin, en 1977, devait être pour Jacques une sorte d’apothéose. Il la conserva même après avoir quitté Coligny pour Bourg au restaurant de l’Hôtel de France. Normal ! Il allait y faire, ici comme ailleurs – dans les différents établissements qui eurent la chance de l’avoir dans leurs murs comme les clients qui s’y sont régalés – de la grande cuisine gastronomique.
Cuisinier et artiste Bien sûr, durant toute sa carrière de chef, on parla beaucoup de ses dons de cuisinier, mais sans trop s’arrêter sur ses dons d’artiste, alors que les assiettes qu’il dressait avaient souvent tout d’une œuvre d’art. Rien d’étonnant pour ceux qui savaient qui était son père, l’artiste peintre Gabriel Guy, bien connu à Oyonnax, décédé en 2013, et qui lui avait peut-être transmis ses talents sous forme de vision harmonieuse de la découverte d’un beau et bon plat… Et puis, ce furent ses ennuis de santé, l’arrêt de sa carrière à 55 ans, pour continuer un temps à donner des cours de cuisine, au Japon notamment, et devenir un conseiller expert et écouté dans ce métier où il savait tout faire. « Jacques était une véritable encyclopédie de la cuisine », nous disait Martine toujours admirative des qualités de son mari, mais que l’on sent encore, même dix ans après, sous le choc de l’avoir perdu. « Vous voyez ce fauteuil dans le salon, c’est là qu’il se trouvait le mieux. J’ai mis au moins deux ans après sa mort avant de l’utiliser moi-même. » Silence. Un ange passe…