Antoine Rousset, ancien journaliste au Progrès à Bourg, rouvre les pages de son album souvenir.
Même si elle fut prise en 2014, quelques mois avant sa mort le 13 avril 2015, cette photo de Jean-Pierre Allais, qui accompagne ce « Il était une fois » qui lui est dédié, est (parmi celles que son épouse Roseline nous a confiées) celle qui le restitue le mieux dans le contexte de sa vie de retraité artiste, sculpteur sur bois et sur pierre, et sachant tordre de la ferraille pour en faire une oeuvre d’art. C’est pourquoi nous l’avons choisie cette photo de Jean-Pierre, notre « Émile » puisqu’il s’appelait Allais et grand admirateur de ce grand champion de ski du même nom, une légende, mort à 100 ans en 2012 ! Alors, bien sûr, pour tous ses copains, ses collègues amis de l’enseignement, et même ses proches parfois, Jean-Pierre était devenu Émile, ça allait presque de soi et il ne s’en offusquait pas. Quand j’arrivais à Bourg en 1960, il s’y trouvait déjà depuis deux ans, surveillant au lycée Lalande après son Bac dans un lycée de Mâcon. À ce moment-là de sa vie, il ne pouvait prévoir, forcément, que quarante ans plus tard, et sans trop bouger d’ici, il y finirait sa carrière sur la plus haute marche, celle de proviseur. Et pas n’importe où, pas dans n’importe quel établissement du secondaire, non. Un lycée médaillé de la Résistance, aux belles lettres de noblesse et réputé pour l’excellence de ses résultats.
Croire en la jeunesse
Quand il y fut nommé en 1996 pour devenir le dernier proviseur de Lalande de cette fin de siècle, il avait franchi toute une succession d’étapes jusqu’à cette apothéose finale. Après avoir été pion à Lalande, il fut de 1965 à 1976, surveillant général au lycée Carriat, puis de 1976 à 1989, censeur et proviseur adjoint au lycée Quinet tout à côté. De 1989 à 1996, le voilà principal de collège à Villars-les-Dombes, son premier poste de chef d’établissement à part entière. Et enfin, de 1996 à l’an 2000, son retour à Lalande par la grande porte. La boucle était bouclée. Et quelle boucle ! Jean-Pierre et Roseline n’ont pas eu d’enfant, mais, grâce à l’école de Jules Ferry, ils en eurent des centaines. Il entretenait de tels contacts avec les élèves partout où il est passé – surtout peut-être quand il se trouvait à la tête des établissements qu’il dirigeait – que l’on a pu dire que Jean-Pierre connaissait par leur nom tous les élèves qu’il côtoyait. Et pour lui c’était normal. Il s’en était expliqué. « Un chef d’établissement n’est pas là que pour régler la gestion administrative. Il y a les enfants qu’on a en charge, et l’on se doit d’avoir avec eux une approche humaine des problèmes ; il faut qu’ils comprennent et apprennent que nous vivons ensemble dans cette société, qu’il y a des règles à respecter, et les adultes aussi doivent donner l’exemple. » Et même à l’heure de sa retraite, il demeurait optimiste, malgré les embûches, sur le devenir de l’école et des élèves. « Il faut toujours croire en la jeunesse. » Et lui, ô combien, y croyait le premier ! Il n’était ni philosophe, ni psychologue, ni sociologue, il était tout ça à la fois l’Émile, et il plaçait l’élève avant tout le reste. Il n’était le père de personne dans sa vie personnelle, et pourtant il était le « père » de tous !
Maillat, source d’inspiration
Dans la vie de Jean-Pierre, commandeur des Palmes académiques, l’école, le culturel et l’artistique ont toujours été étroitement liés. Homme de grande culture, ses compétences étaient si vastes en tous domaines que tout (ou presque) lui était permis. Ainsi, dès sa création en mars 84, l’association Mécène, qui avait pour but de favoriser la création artistique contemporaine en mettant en relation des artistes avec des entreprises désireuses de financer un projet, fit appel à lui comme président. Un bon choix. De même devint-il, plusieurs années durant, président de l’Office municipal de la culture à Bourg, comme il anima les salons d’art contemporain sur la ville. Même succès à chaque fois. À sa mort dans son hommage d’adieu, sensible et beau, son ami Gérard Authelain a pu dire de Jean-Pierre : « Il avait ses goûts mais il ne les imposait pas, il était toujours ouvert à d’autres formes artistiques ». À Maillat, son havre de paix chaque fois qu’il pouvait s’absenter de Péronnas, et le plus souvent possible à partir de sa retraite en 2000, ses dons de sculpteur firent merveille. Il les gardait plus ou moins secrets, s’isolant dans son atelier, sous les toits, dans un grenier de l’ancienne boulangerie de sa bellefamille, pour transformer le chêne, le buis ou l’olivier en des sculptures originales sorties de son imagination. Jamais il ne les rendit publiques, jamais il ne les exposa, jamais il n’en fit commerce. Un peu taiseux l’Émile, se livrant rarement, et il fallait souvent tendre l’oreille pour saisir tout le sens de ses mots. Hélas, cela fait dix ans que sa voix s’est tue, et elle nous manque. Il repose à Maillat, évidemment Maillat…