Antoine Rousset, ancien journaliste au Progrès à Bourg, rouvre les pages de son album souvenir.
«T’as quand même pas été ordonné prêtre pour faire des camions ?! » Elle m’avait bien amusé cette réflexion, presque en forme de reproche, qui lui avait été faite naguère quand il était encore prêtre-ouvrier en activité à Berliet /Renault Trucks à Bourg, et à laquelle il faisait allusion dans un livre paru en 2018 qui s’intitulait Des hommes, des camions… et Dieu ? Jean Molard, son auteur, est à la retraite depuis bien longtemps, mais le lire et le relire est un perpétuel enchantement, d’autant qu’on oublie au fil des années certains passages de ce petit ouvrage plein d’esprit, de rigueur, d’« impertinences » très pertinentes, plein d’anecdotes croustillantes, plein d’humanité, plein de cette atmosphère d’usine qu’il avait faite sienne, en enfilant le bleu de travail en 1970. Et pour y besogner à la chaîne un long moment. On lui avait même fait la remarque à Jean Molard, que ce qu’il faisait là, en devenant ouvrier d’usine tout en étant prêtre depuis 1961, était une « tocade de soixante-huitard », que ce n’était pas « en vivant comme un rouge qu’il allait convertir les gens du peuple ». Et, en 1987, alors qu’il avait déjà dix-sept ans d’usine, voilà qu’un évêque qui venait d’être nommé dans le diocèse, et qui recevait ce jour-là Jean et cinq autres de ses copains prêtres-ouvriers, notait, péremptoire, que de toute façon « ce que vous faites ne sert à rien ». Et là, parce qu’il n’a jamais fallu trop lui chauffer les oreilles pour qu’il réagisse, Jean Molard avait réellement vu rouge en écrivant dans son livre : « Voilà un monseigneur sûr de lui, débarquant avec sa valise de certitudes, sans rien connaître de l’histoire de chacun ! » Bien sûr, Jean et ses camarades continuèrent leur boulot comme avant, chacun le sien, chacun dans son domaine. En « ignorant complètement l’autorité diocésaine » de l’époque. Et Jean sous sa belle plume de glisser : « On ne quitte pas son foyer quand on y vit une si belle histoire d’amour ». Son foyer associé à « son » usine…
Le roman d’une vie Il avait voulu cette immersion dans le monde du travail, cette plongée dans un monde qui lui était étranger et qui l’attirait pourtant. Et dès le premier jour de son embauche chez Berliet, il s’y sentait déjà (presque) à l’aise. Il racontait dans son bouquin, et à sa manière, son entrée à l’usine : « Tu les aimes déjà ces gens que tu ne connais pas encore, c’est pour ça que tu es là, mais eux, ils s’en foutent, ils ne sont pas là pour qu’on les aime, ils se lèvent le matin pour gagner leur croûte, c’est tout. » Tout son récit est de la même veine. Il parle qu’il lui a fallu six mois pour choisir le syndicat où il allait militer tout le reste de sa vie. Alors que son coeur penchait, battait, plutôt pour la CFDT, c’est la CGT qui eut au final ses préférences, « non pas que militer à la CGT soit toujours facile », confesse-t-il, mais c’est là qu’il put le mieux exprimer ce militantisme dont il avait besoin. Même son goût de l’écriture fut exaucé, en partie dans les tracts et affiches qu’il eut à rédiger. Et l’on dit que sa plume sera encore mise à contribution bientôt… Je ne me lasse pas de relire ces pages, qui constituent le roman d’une vie, de sa vie, partagée entre amitiés de toutes origines, de croyants et d’athées, une vie aussi de célibat « qui n’a rien d’un long fleuve tranquille et fait vivre de terribles tensions », une vie faite de questionnements, de « foi autre, épurée », dit-il, « moi qui n’ai jamais eu la foi tranquille », d’hésitations parfois, d’heures de bonheur aussi entre gens, entre copains-copines (certains décédés aujourd’hui), qui s’estiment et s’apprécient.
Un humanisme à fleur de peau
De ces pages, revisitées pour mon plaisir et pour écrire ce « Il était une fois » sur Jean Molard, en une sorte de rattrapage pour ceux qui ne les ont pas lues à leur sortie, je n’ai conservé, faute de place ici, que la substantifique moelle. Il y a encore son enfance et adolescence du côté de Rillieux son village natal (oui, village à l’époque !), ses parents maraîchers, ses engagements dans la vie religieuse, son service militaire et la guerre en Algérie qui a laissé des traces douloureuses dans l’existence de cet humaniste… Il y a aussi sa participation talentueuse durant vingt ans à la revue Golias, une revue catholique qui fut souvent accusée de nuire à l’Église, alors qu’elle ne faisait là que dire (écrire) des vérités. Aujourd’hui, les prêtres-ouvriers sont en voie de disparition. « C’en est fini dans l’Ain sous la forme actuelle de leur ministère », écrivait Jean déjà en 2018, qui reconnaissait que « le monde ouvrier s’est profondément modifié » et que « l’immersion totale d’un prêtre y est rendue plus difficile ». Mais quelle leçon de vie, Jean et ses ami(e)s, sœurs et frères ouvriers, les Jo, Jean-Noël, Edmond, Bernard, Agnès, Jeanne, Madeleine… ont donné tout au long du beau parcours qu’ils ont volontairement choisi !
