Antoine Rousset, ancien journaliste au Progrès à Bourg, rouvre les pages de son album souvenir.
Il y a des rencontres sportives qui vous marquent plus que d’autres, parce qu’elles vous laissent des souvenirs à la pelle…
L’ambiance, l’environnement, le contexte dans lequel ces rencontres mémorables se sont déroulées, vous ont pris aux tripes, et elles représentent des souvenirs si forts que vous en conservez parfois jusqu’au moindre détail, le nom des participants, l’exploit qu’ils ont accompli, surtout quand ils jouèrent un rôle héroïque et qu’ils contribuèrent au succès de leur équipe. Comme ce match de l’US bressane, lors de la saison 71-72, en terre dauphinoise à Grenoble, pour le retour un peu stressé de Michel Greffe dans un stade où il avait évolué tant de fois avant de signer à Bourg et d’y finir sa carrière.
Jouera, jouera pas ?
Ce n’était pas n’importe quel match, pas n’importe quel derby, pour Michel et ses nouveaux coéquipiers bressans bien regroupés autour de lui, comme soudés à lui, comme pour lui faire un bouclier humain face aux ardeurs des gars d’en face. Tous attentifs à ce choc émotionnel qu’il pouvait ressentir, lui l’ex-Grenoblois, dans une telle rencontre contre ses copains de naguère et de pas si longtemps, à peine deux ans…
Ce fut âpre, intense, sans pitié, tant les uns et les autres avaient besoin d’un succès, qui compterait tout au bout de la phase de poule pour accéder aux 16es…
Michel qui, la veille encore, quand le groupe était parti s’installer à Uriage, n’était pas sûr de jouer, tant une blessure récente à un genou l’handicapait, était bien là au milieu de ses hommes. Et les centaines de supporters violets présents au stade lui avaient déjà fait la fête à l’annonce de son nom lors de la présentation de l’équipe par le speaker du stade. En trottinant le matin dans la cour de l’hôtel, il s’était considéré apte, et il jouerait ce match, coûte que coûte c’était sûr, il en avait ainsi décidé ! Pour le bien de l’équipe et pour son bien à lui.
Score nul à la mi-temps, rien n’était joué, la tension comme l’affrontement étaient à leur comble, tout pouvait basculer à tout moment, d’un côté comme de l’autre.
Mais sur deux accélérations fulgurantes, les visiteurs se faisaient plus pressants, secouant leurs adversaires, et rameutant leurs supporters pour qu’ils donnent encore et encore de la trompette et de la voix. Et de cette empoignade splendide, l’USB sortait victorieuse, alors que le public local s’écoulait lentement hors du stade, emporté par le vent frisquet qui nous venait des montagnes.
Les sanglots longs de Michel
Ce fut soudain la folie. Le stade envahi, Michel Greffe, exténué, porté en triomphe, tiraillé, « trimballé » d’une épaule à l’autre, souffrant le martyr de son genou douloureux, secoué de sanglots durant trois minutes à son entrée dans les vestiaires, et hoquetant des « Merci les gars, je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi ». Tout en rajoutant à notre intention : « Je ne les ai jamais vus plaquer aux jambes comme cet après-midi, quel match ils ont fait ! »
Le tout repris en chœur par les dirigeants de l’époque, les Sénetaire (en larmes lui aussi), Jo Morel, Jo Ducruet… Puis sous la douche, tous gueulant « La victoire en chantant nous ouvre la barrière », alors que c’étaient les portes des 16es qui commençaient vraiment à s’entrouvrir.
Quelques semaines plus tard, en janvier 72 à Verchère, pour le match retour, ce serait fait, et bien fait, puisque les Violets allaient encore gagner, Michel à leur tête de nouveau. Michel tout à la fois entraîneur, capitaine et magnifique troisième ligne, qui avait su une nouvelle fois les galvaniser, les transcender, les pousser vers les 16es, puis – après avoir gagné contre la Voulte – vers les 8es, parmi les 16 meilleures équipes de France à cette époque…
Oui, ces deux derbys entre l’Isère et l’Ain furent quasiment historiques, pour Bourg et le rugby, et j’étais heureux d’avoir pu en raconter les péripéties, d’avoir pu me trouver là, d’avoir vu de si belles choses, de celles qui vous font courir tout au long de la peau ce doux frisson, que je ressens presque encore à vif aujourd’hui, un demi-siècle après…
