Fin septembre 78, stupeur dans l’avenue !
Antoine Rousset, ancien journaliste au Progrès à Bourg, rouvre les pages de son album souvenir.
Inutile de faire appel à votre mémoire qui, parfois, peut vous jouer des tours. Là, elle n’y est pour rien. Il y a infiniment peu de chance que, même si vous étiez à cet instant précis présent sur les lieux, tout en bas de l’avenue Alsace-Lorraine, sur le trottoir devant le café Le Français, vous vous souveniez encore aujourd’hui, plus de 45 ans après, de ce que vous avez vu ou entendu ce jour-là. Il devait être aux environs de 9 heures ce matin de fin septembre 1978, j’avais traversé la place de l’Hôtel de Ville, je commençais à remonter à pied l’avenue en direction du journal avec une incroyable information en tête que je venais d’apprendre, et c’est cet homme, un journaliste étranger, que je voyais en face de moi déambulant d’un pas tranquille sur le trottoir de l’autre côté, qui, le premier, la reçut de plein fouet. L’interpellation, soudaine, fut de ma part aussi intempestive, incongrue, que maladroite, mais tant pis, je forçais sur les mots, je les criais presque : « Yosif, le pape est mort ! » Interloqué, le collègue, d’origine ukrainienne, s’arrêta net, à ne plus savoir sur quelle planète il était : « Quoi ? Il ne l’était pas déjà ? » Il disait cela le plus sérieusement du monde, jugeant comme quasiment irréel, impensable, que Jean-Paul Ier, qui venait de succéder à Paul VI, soit subitement décédé après un pontificat de seulement 33 jours ! On n’eut alors que trente mètres à faire pour aller prendre un café au Français. Le même regard curieux Il s’appelait donc Yosif.
Un inconnu pour vous et qui le restera, mais pour moi un ami qui m’avait servi d’interprète lors d’un voyage en Arménie, un pays où l’on avait tous deux plongé les yeux avec le même regard curieux. Une opportunité que j’avais saisie quand une revue m’avait proposé de faire découvrir la vie des habitants de là-bas alors que s’annonçait dans les mois suivants, la venue en France (et en particulier à Lyon, Saint-Étienne, Grenoble) des danseurs et musiciens arméniens. Yosif parlait plusieurs langues, dont le français parfaitement. Au fil de nos échanges, de confidence en confidence, et émus tous deux parfois aux larmes, quand on se retrouvait attablés au restaurant le soir dans un hôtel d’Erevan, j’en avais beaucoup appris sur lui. Il avait été de la même promotion que Youri Gagarine le premier homme dans l’espace. Il écrivait maintenant dans une revue scientifique de Moscou, il avait une femme (Maia, caricaturiste dans un Canard enchaîné local mais en plus soft que le nôtre !) un grand fils et un chien (photo ci-dessus), vivant tous les quatre un peu à l’étroit dans un petit logement. J’y fus invité à notre retour d’Arménie pour venir partager leur repas (avant de reprendre l’avion pour la France), et découvrir leur lieu de vie.
Un couple qui avait du courage, du tempérament, de l’esprit d’à-propos, de l’humour, une certaine joie de vivre dans un environnement difficile. La France au cœur Quand Yosif vint, l’année suivante de notre rencontre arménienne, pour la première fois de sa vie en France, à plus de 50 ans, il connaissait déjà tout de Paris. Tous les monuments, la plupart des rues où des écrivains, des peintres, des musiciens avaient vécu et travaillé. Je l’avais rejoint en passant une journée fabuleuse avec lui. Il m’avait fait découvrir la capitale (eh oui !) que je croyais un peu connaître, mais pas autant que lui qui n’y avait pourtant jamais mis les pieds ! Il savait tout, j’en étais effaré. Il savait tout par les livres qu’il avait lus sur Paris, qu’il avait traduits depuis des années, et à travers des discussions avec des confrères français qu’il avait pu croiser en Ukraine ou en Russie. De la France (« c’est mon soleil » me disait-il), Yosif n’était jamais rassasié. Quand je le retrouvais donc à Bourg quelques jours après notre balade parisienne, alors qu’il descendait à pied depuis l’hôtel Terminus où il avait couché la nuit précédente, et que nous commentions, encore sous le choc, la disparition de Jean-Paul Ier, notre promenade dans la ville fut à l’image – certes en modèle réduit – de celle que nous avions vécue à Paris. Passionnante. Son appétit de culture (le monastère de Brou, les maisons de bois, la Porte des Jacobins…) n’eut d’égal que celui qu’il afficha pour la volaille de Bresse à la crème à midi… Ah ! Yosif, mort depuis si longtemps, toi qui, bien que travaillant en Russie, avais ton Ukraine chevillée au corps, toi qui aimais ces deux pays de façon certes différente mais si sincère, quelle douleur aurait été la tienne, à les voir si tragiquement se faire la guerre…
