Antoine Rousset, ancien journaliste au Progrès à Bourg, rouvre les pages de son album souvenir.
Lui aurait-il plu, à cet ami de si longue date, et aux si longs chemins de la vie parcourus à ses côtés, lui aurait-il plu à cet inoubliable Fernand Bernard, qu’on lui consacre un Il était une fois pour raconter ce que nous avons tant aimé en lui ? En fait, nous ne sommes pas si sûr de sa réponse… Sans doute nous aurait-il dit, sans fausse modestie, et en nous observant d’un coin d’oeil malicieux à travers les gros carreaux de ses lunettes : « Crois-tu Antoine que c’est bien nécessaire ? Je n’ai pas fait tant de choses importantes dans mon existence, pour mériter un tel intérêt pour ma personne… » Chez cet homme, si dévoué aux autres, si altruiste, le plus grand plaisir était de faire plaisir aux autres, leur dire oui à tout, à toujours aller au-devant de leurs désirs, sans idée de retour, sans contrepartie, non, le vrai geste gratuit, le geste qui vient du cœur. C’était ça Fernand, un être sensible naturellement bon. Et sa bonté, légendaire, fut sa seule fortune, sa seule gloire, qu’il a laissées en disparaissant de notre monde il y a presque 30 ans.
Le prêtre et l’instituteur
Des exemples de sa bienveillance, de sa générosité, on en aurait des dizaines à vous citer, mais parmi toutes les anecdotes qui nous restent de lui, il y en a une qui date de très loin, du temps où, encore jeune instituteur, il fut mobilisé et que, presque aussitôt, en 1940 il fut fait prisonnier avec son régiment et envoyé dans des camps en Allemagne durant cinq ans. Cinq années de captivité sans revoir sa chère Juliette, dans l’enseignement elle aussi, avec qui il s’était marié en 1939 au cours d’une permission lors de son service militaire. Lui le Pontevallois, elle la Gessienne. Et là, en 1945, aux prémices de la Libération, marchant durant plusieurs jours sur les routes de leur retour vers la France et la liberté, voilà ce qu’écrivait le prêtre Jean- Charles Didier dans un ouvrage sorti longtemps après la guerre, et qui fut l’un des compagnons de captivité de Fernand, lui fervent laïc, certes, mais pas sectaire : « Je me traîne. Je n’en peux plus, les articulations douloureuses. J’ai fait à ce moment-là l’expérience de la charité chez ceux qui paraissent loin du Christ. L’ami Bernard, l’instituteur, prend mon sac en plus du sien durant tout un long trajet… » De ses souvenirs de guerre, jamais ou si peu Fernand n’en fit vraiment état. Rentré au bercail, il se mit à rattraper le temps perdu, à avoir avec Juliette trois enfants, Danielle en 47 (le 14 juillet !), Guy en 49, et Alain en 52. Et à pratiquer vraiment son beau métier, dont il avait été privé si longtemps, toujours avec « Juju », en ville ou à la campagne, suivant leurs mutations, avant d’être détaché de l’enseignement durant plusieurs années pour des tâches péri et post-scolaires…
Homme providentiel
C’est alors qu’on le vit partout Fernand. Partout, dans l’Ain. Comme projectionniste pour des séances de cinéma aux enfants, comme animateur de sou des écoles, comme photographe, sa passion, pour rendre compte par l’image d’activités de toute nature, développant ses pellicules et tirant lui-même ses clichés dans sa salle de bains transformée en un labo photo de fortune, et, une fois à la retraite, multipliant les cadeaux aux copains en offrant des albums photos pour des évènements les concernant. Sans cesse sollicité par son école d’abord, pour venir en aide aux collègues en leur rendant de multiples services, puis par les associations proches de ses convictions, de ses choix, de ses goûts aussi, Fernand fut encore un correspondant de presse actif, tout en restant disponible et serviable pour dire oui à l’appel des amis quand sa propre famille aurait sans doute souhaité parfois qu’il dise non, même s’il fut toujours un « papy Fernand » attentif, généreux et aimant. Et puis, quelque temps après qu’ils eurent fêté leurs noces d’or, Juliette s’en est allée, et Fernand eut bien du mal à s’en relever. L’appartement de la rue Charles-Robin, pour lui tout seul, devenait bien grand, et il nous arriva souvent, avec l’ami Jean-Pierre Peudepièce entre autres, de venir le remplir de notre présence et de notre affection. Les soirs de grand match à la télé, on était bien chez Fernand (comme chez la Laurette de la chanson) autour d’une pizza et de son incontournable champagne rosé quand ce n’était pas un porto de sa marque préférée qui faisait l’affaire… C’est aussi dans ces moments-là, un peu dans les vapeurs d’un dernier alcool, qu’il nous parlait de Nicolas, un de ses petits-fils, mort en pleine adolescence des suites d’un accident de ski, et que l’on voyait perler une ou deux larmes sur son visage auréolé de sa belle crinière blanche et qui se ridait soudain. En 97, un peu à bout de souffle, Fernand rejoignait sa Juliette.