Posté le 4 novembre 2021 par La Rédaction

Vous êtes de plus en plus nombreux en quête de vos origines. Les processus de recherche ADN se sont démocratisés et deviennent accessibles. Mais ils restent interdits en France sans ordonnance médicale, injonction judiciaire ou projet de recherche strictement défini. Marine Chevrel et Lucas Lallemand ont enquêté.

La boîte est restée plus de 10 jours sur le meuble de l’entrée. Un peu comme les courriers qu’on n’a pas envie de traiter parce qu’on n’y comprend rien. Ou comme ces cadeaux qu’on a tant attendus qu’une fois là, on n’y touche pas ! Pour ne pas gâcher. Pour ne pas mal faire. Le “cadeau”, c’est une sorte de kit de secours pour personne en quête de son identité. Autrement dit deux longs Cotons- Tiges, deux fioles et une enveloppe. À première vue, rien de sorcier. Le mode d’emploi détaille et illustre chaque étape. Il va falloir frotter chaque bâtonnet à l’intérieur des joues. Drôle de façon d’identifier les ancêtres, mais soit. Et placer l’extrémité “imbibée” dans un liquide, le temps que ça arrive au labo… Les résultats sont censés tomber en 3 ou 4 semaines. Ça laisse le temps d’y penser, et de fantasmer des origines lointaines. Dans l’entre-deux, il y a l’envie de savoir, bien sûr. L’excitation à l’idée d’une découverte incroyable ; d’un parcours migratoire insoupçonné. Un peu de culpabilité, aussi. Celle qui dit : « Tu cherches quoi ? Ta famille n’est pas assez bien ? » Si. Mais plus on voit loin, mieux on (se) comprend.

Fille de Bresse, élevée au grain de Bresse, mon horizon généalogique s’arrête à Servas, où j’ai grandi. La seule origine dont j’aie vraiment connaissance, c’est la campagne. Et je la revendique. J’ai toujours vu Papy avec la peau mate. Jusqu’au jour où j’ai découvert que le bronzage s’arrêtait au bout des manches de sa chemise. Fausse piste, donc. Mis à part un roulage des “r” en bonne et due forme, qui conforte l’ancrage bressan “vrai de vrai”, pas le moindre indice. Pour Mamie, née Perradin, pas plus. Des cousins seraient parvenus à remonter l’arbre jusqu’à des branches autrichiennes. Alors peut-être… Une certitude, en revanche. Je suis, pour un quart au moins, allemande par mon père. En atteste un nom de famille à la consonance rugueuse, qui rapporterait gros au Scrabble. Mais de ce côté-là de l’échiquier familial, c’est plutôt le néant. Un puzzle en vrac. Le genre que tu commences et que tu pousses sous le lit en te promettant d’y revenir plus tard. Les résultats ? T’attends, et puis t’oublies. Jusqu’au retour du boomerang. Tu te souviens du jour où tu as reçu ce mail – « Objet : Vos résultats sont arrivés ! » – comme de celui où l’on annonçait l’effondrement des tours jumelles. À la différence que cette fois, c’est toi qui tangues. Doux matin des vacances. Depuis Crozon (Bretagne), le téléphone rendait le verdict des laborantins texans. « Prête à explorer votre appartenance ethnique ? » ils ont demandé. « Allons-y ! » j’ai cliqué. Tachycardie. Retombé du soufflé. Ascenseur émotionnel, aurait dit Gad. « Vous êtes… » 85,5% nord et ouest-européenne ; 7,2% ibère ; 4,1% bretonne, irlandaise, écossaise et galloise ; 3,2% italienne. À ce moment-là, on est à la fois vide et plein. Dénoué de l’intérieur, mais avide de détails. Content, mais encore insatisfait. Un peu comme à Qui veut gagner des millions, quand tous les projecteurs reviennent au centre avant d’aborder un nouveau palier. Sans joker dans la besace. « Et maintenant ? », dirait Jean-Pierre.

Au bilan

Pas d’aïeul inuit, kényan ni argentin. Un gros 10% de sang latin. Et le reste, bien de chez nous. À E.Leclerc, ça vaudrait un classement au rayon “produits du terroir”. Il y a la déception d’une origine attendue, sans sursaut. Le « Ah… voilà ». Quelque part aussi, le réconfort. Comme Papy et Mamie qui chuchoteraient : « Tu le savais ». Finalement, la branche autrichienne se tient. L’Allemagne paternelle est incontestable : heureusement, j’ai échappé au nom de famille… Quant aux 4% britanniques, à l’évidence, ils n’ont pas concerné l’héritage linguistique !


Que dit la loi ?

Ce qui relevait auparavant de la science-fiction est devenu un cadeau d’anniversaire tendance outre-Atlantique. En France, la mode est en marche, mais la loi interdit théoriquement d’y avoir recours, sauf si la demande émane d’un juge, de la police ou d’un médecin. Les tests ADN à usage récréatif sont proscrits par l’article 226-28-1 du Code pénal : « Le fait, pour une personne, de solliciter l’examen de ses caractéristiques génétiques ou de celles d’un tiers, ou l’identification d’une personne par ses empreintes génétiques en dehors des conditions prévues par la loi est puni de 3 750 € d’amende ». Pourtant, plusieurs centaines de milliers de Français se seraient déjà livrés à cette pratique illégale. Les prix de ces kits ADN sont devenus très abordables, avec des promotions régulières chez MyHeritage, où ils sont parfois disponibles pour une cinquantaine d’euros seulement. L’entreprise américaine née en Israël soigne sa communication sur les réseaux sociaux et s’adjuge une part importante du marché français. Ses concurrents, souvent plus chers, se nomment AncestryDNA, FamilyTreeDNA ou encore 23andMe.


Citoyen du monde

« Africa tu n’as pas d’âge », chante le poète déraciné. Souvenirs éternels d’une Afrique fantasmée.

C’est dans mon ADN qu’on pourrait la retrouver. Au fond de mon cœur, les sentiments contradictoires s’entrechoquent : vision manichéenne d’un passé colonial qui laisse tantôt rêveur, tantôt honteux. Mon histoire s’écrit à Nkongsamba, au Cameroun, du côté de maman. Un arrière-grand-père né en Égypte, à Ismaïlia ; baroudeur et planteur de café. Des aïeux qui ont participé à la construction du canal de Suez. Une aventure. Et puis des trous, des doutes. Un chaînon manquant, je ne sais où. Une troupe de saltimbanques. Une photo jaunie de mon arrière-arrière-grand- mère, beauté qui semble orientale.

Mais on ne sait rien de nos origines véritables. Petit, les yeux bridés, on me trouvait des airs asiatiques. Plus tard, on m’alpaguera dans le quartier turc du faubourg Saint-Denis, à Paris, en me demandant : « Turkish ? » A priori, non. À Montmartre, la caricature que le portraitiste fera de moi épouse les traits du grand Charles Aznavour. La Bohème, décidément : tout me ramène à elle. Des ancêtres arméniens, alors ? Issu d’un peuple en exil, moi le défenseur des causes perdues. J’idéalise, je mystifie. Si l’on suit l’arbre généalogique, sur la branche de papa, l’ancêtre le plus lointain s’appelle Christophe Lallemand. Il était alsacien, a participé aux guerres napoléoniennes. Une peau de mouton en atteste. Et ma salive, que dit-elle de tout ça ?

Allô Houston ? Ici Sainte-Julie !

Je reluque cent fois le package avant de l’ouvrir, use la corne de mes doigts sur l’emballage plastique des ustensiles, potasse les consignes, l’œil hagard, comme un bachelier révise sa leçon en dernière minute sans rien retenir, pour finalement gratter l’intérieur de mes joues, tout en immortalisant l’instant avec le retardateur de mon téléphone. Équilibriste. Enfin, pour clore le numéro, je colle la tige du prélèvement au fond du petit pot. Contrairement à la vidéo de démonstration, le bâtonnet ne se casse pas d’un coup sec. Mauvais présage ? Je repousse l’idée. Une fois l’emballage et l’enveloppe scellés, direction la Poste. Allô Houston (sa destination) ? Ici Sainte-Julie ! Au guichet, le jeune homme me demande si le paquet contient des devises ou des objets de valeur : « [Oui, t’as pas idée.] C’est mon ADN, m’sieur. » Regard interloqué en guise de réponse. Je choisis la lettre suivie, par sécurité. Puis vient l’attente : trois semaines environ. J’en profite pour relire les conditions générales et note quelques trucs flippants. Attention, tu peux découvrir que tu as été adopté. Que ton père est en réalité ton oncle. Ou l’inverse, je ne sais plus. Pire, en décortiquant les étapes d’extraction de mon ADN, j’apprends qu’un échantillon sera conservé ad vitam aeternam dans un frigo au Texas, « au cas où il serait nécessaire ultérieurement ». Mais pour quoi faire, bon sang ? Je balise un peu, avant de réaliser qu’on ne fabrique pas d’enfant avec de la salive. Plus sérieusement, je comprends aussi pourquoi ces tests ethniques restent interdits en France. Le risque de dérive existe, j’imagine.

Ma botte secrète

Je me suis levé un de ces matins où même le café ne vous réveille pas : « Vos résultats ADN sont arrivés, découvrez-les. » J’avais imaginé autre chose, une fanfare sur le pas de ma porte ou une lettre écrite à la plume. Je me contente d’un mail. Pourquoi j’ai fait ça, déjà ? Une recherche de soi un peu niaise, mais pas seulement. Par curiosité aussi. Et rendre la mémoire à une Mamie aux souvenirs d’argile, ça n’a pas de prix. Une petite cinématique entretient le suspense deux minutes : à chaque région du monde sa mélodie. Sous mes yeux, un planisphère s’agite comme une danseuse étoile. Je m’attendais à voir une corne (de l’Afrique). Finalement, c’est une botte qui se dessine. La famille qui parle avec les mains, la chaleur humaine, le caractère trempé (euphémisme)… Tout s’explique. Je suis italien à 56 % ! Le reste ? Un melting-pot au fort accent latin, avec beaucoup d’autres couleurs : 17 % celtique, 10 % d’Europe de l’Ouest, 6 % des pays de l’Est, 6 % aussi pour la Scandinavie, 4 % ibère, et enfin quelques traces d’Algérie (Kabylie). Le tableau s’avère plaisant, à la mode Renaissance. De l’autre côté des Alpes, je n’ai pourtant ni cousin éloigné, ni grand-tante oubliée ; en tout cas pas que je sache. Je retrouve ce petit dico bilingue qui traînait dans ma bibliothèque. Changement de disque, version Reggiani : « C’est moi, c’est l’Italien ! Je reviens de si loin, la route était mauvaise. »

Quel crédit accorder aux résultats obtenus ?

Vos gènes sont étudiés et « transformés » en statistiques. Ces données se basent sur des marqueurs génétiques identifiés comme appartenant à certaines ethnies. Si le processus demeure assez fiable scientifiquement, mieux vaut relativiser ces tests. « Les laboratoires de ces entreprises ne recherchent qu’un petit nombre de mutations génétiques pour réduire leurs coûts », alertait le professeur Jonveaux, généticien, en 2019 (source Doctissimo). Une partie de vos origines restera donc un mystère. Ça a aussi son charme.


Pour aller plus loin

Voilà la terre de nos aïeux dûment identifiée. Un mystère élucidé, mais combien d’autres demeurent ? La démarche du test ADN est une première piste, dont les résultats orientent le reste des recherches. À charge ensuite du “testé” d’exploiter les ressources pour, au fil de ses trouvailles, mettre noms et images sur son histoire. Parmi elles, et en toute logique, le recours aux Archives départementales. Livrets de famille, actes de naissance, mariage et décès aideront à remonter le cours des décennies, avec parfois la joie de retrouver quelque parent méconnu jusqu’alors. L’établissement d’un arbre généalogique est un travail au long cours (plusieurs associations dans l’Ain s’y consacrent), l’œuvre de passeurs de mémoire, chercheurs d’or. Ce même or, inestimable, amassé dans les greniers et valises poussiéreuses de l’ancien temps. Plus que la découverte d’ancêtres du bout du monde, c’est finalement l’histoire des siens, le vrai trésor. Et pour ça, il n’y a pas besoin d’aller bien loin.