Posté le 5 mai 2022 par La Rédaction

Ils sont chefs d’entreprise, hommes politiques ou médecins, mais aussi boulangers, cultivateurs ou plâtriers… Membres de la famille, collègues ou voisins, les francs-maçons ne disent que rarement leur appartenance. Mais qui sont-ils, et quelle est leur mission ? Réunis dans les 25 loges dans l’Ain, 10 pour la seule ville de Bourg, objet de légendes, fantasmes et nombreux préjugés, ils n’ont pourtant “rien à cacher”, assure Christian Buiron, lui-même franc-maçon depuis 45 ans, historien et auteur de La franc-maçonnerie dans l’Ain.

Liberté de pensée

C’est une grande famille.” Pas une secte, dans le sens d’une pensée que l’on voudrait uniforme ou guidée par une quelconque idéologie. Berceau d’idées variées tout autant que le sont ses membres, chaque loge vise et poursuit l’enrichissement personnel au service de la société dans son ensemble. Car c’est bien là la raison d’être de la franc-maçonnerie : s’améliorer soi, pour apporter sa pierre à “l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’Humanité”. Si ce n’est “une utopie”, alors au moins “une grande œuvre !” À raison de deux tenues par mois, frères et sœurs se réunissent en leur temple  – “un simple local qui, par une décoration appropriée et un rituel d’ouverture, devient temple” – pour exposer le fruit de leurs travaux. Ceux communs à plusieurs loges, sur de grandes thématiques telles que la paix ou les droits de l’homme ; ceux aussi proposés par les frères, autour d’une question philosophique. L’auteur d’avoir planché notamment sur “En pandémie, faut-il préférer la recherche du bonheur à la recherche de la vérité ?” Faisant du respect l’un de ses règlements fondateurs, la franc-maçonnerie veut garantir à tous l’écoute ininterrompue de son propos. S’ensuit un débat, dans un profond respect les uns des autres. Chacun est libre d’exposer ses idées, d’agréer, étayer ou contredire celles de l’autre. Il n’existe pas de pensée maçonnique proprement dite ; c’est même tout l’inverse. On cultive la différence au service de la tolérance.

Droit d’entrée

Fondée sur un système de cooptation – il y a aussi des candidatures spontanées -, la franc-maçonnerie compte sur le discernement de ses frères pour proposer à d’autres de rejoindre leur loge. N’entre pas qui veut. Le profil du franc-maçon se joue sur sa réflexion, son appétence pour la culture et son ouverture d’esprit. Une fois repéré, le candidat est présenté au Vénérable, lequel nomme 3 frères pour enquêter sur sa situation familiale, ses idées (politiques notamment) et conception philosophique de la vie. L’intéressé est ensuite convoqué pour une audition dite “sous le bandeau” – comprendre, les yeux bandés -, pour préserver l’anonymat des frères de la loge, interrogé puis soumis à un vote. Boule blanche, vous entrez. Boule noire, vous n’entrez pas (d’où l’expression “se faire blackbouler”, note Christian Buiron). Il n’est de limite à l’intégration d’un frère que son extrémisme politique ou appartenance à des mouvements appelant à la discrimination raciale ou à la violence envers des personnes au motif de leur origine ou de leur religion. La religion, d’ailleurs, n’entre pas en ligne de compte : “La franc-maçonnerie a pour principe la liberté absolue de conscience”. La jeune recrue est appelée apprenti : elle n’a droit qu’à observer, écouter et s’imprégner du fonctionnement. “Ne pas parler pour apprendre à écouter”, résume l’auteur. Astreint au silence pendant un an, le – désormais – franc-maçon est fait compagnon. Il recouvre le droit à la parole. Celle-là même qu’il a appris à ne pas gaspiller… Puis maître.

L’homme, nu

Les métaux sont laissés à la porte du temple.” C’est en effet l’homme, le vrai, qui intervient en loge.  Dégagé de ce qui fait l’identité de son personnage social, le frère peut parler librement, sans fard. Peu importe alors qui il est, est devenu ou incarne dans la vie civile. Il est homme, sans étiquette,  diplôme ou rang social. Les échanges sont passionnants, enrichissants, parfois même étonnants de par leur qualité. Au-delà des apparences et idées reçues, chacun est accueilli dans sa pleine nature. Les hommes au sein de loges masculines ou mixtes, les femmes – moins nombreuses que les hommes – au sein de loges féminines ou mixtes.


Christian Buiron a publié quatre livres sur Sébastien Castellion (1515-1563), le penseur de la tolérance et de la liberté de conscience, et huit livres sur la franc-maçonnerie dans l’Ain, dont deux ouvrages fondamentaux : La franc-maçonnerie dans l’Ain Deux siècles et demi d’histoire (1750-2020) – vente en librairie et chez Aderm éditions (contact.aderm@orange.fr) – et le Dictionnaire des francs-maçons de l’Ain (1750-1950) qui regroupent tous ses travaux.
• La franc-maçonnerie dans l’Ain Deux siècles et demi d’histoire (1750-2020) couvre toute la période des origines à 2020. L’ouvrage traite de l’histoire des dix anciennes loges du département (Ambérieu-en-Bugey, Belley, Bourg-en-Bresse, Pont-de-Vaux, Saint-Sorlin, Thoissey, Trévoux). Les sept obédiences présentes en 2021 dans le département de l’Ain (GODF Grand Orient de France, GLNF Grande loge nationale française, GLDF Grande loge de France, GLFF Grande loge féminine de France, GLMU Grande loge mixte universelle, DH Ordre maçonnique mixte international du droit humain, OITAR Ordre initiatique traditionnel de l’art royal) et les 25 loges en activité font toutes l’objet de présentations complètes : histoire, spécificités et valeurs.
• Le Dictionnaire des francs-maçons de l’Ain (1750-1950) recense les noms de tous les francs-maçons connus et répertoriés du XVIIIe au XXe siècle.


Ils en parlent

*prénoms d’emprunt

• Portée par le hasard des rencontres, ce n’est qu’à 50 ans qu’Elisabeth* découvre le monde de la franc-maçonnerie. S’y intéresse, et décide d’en être elle aussi. Lorsqu’elle apprend qu’il existe des loges mixtes et d’autres exclusivement féminines, c’est tout naturellement qu’elle choisit la mixité. “C’est ce que j’ai toujours connu dans mon travail ; je ne me voyais pas ailleurs.” Ainsi sollicite-t-elle le président d’une des six loges mixtes du département et fait-elle son entrée au côté d’autres frères et sœurs. Par ses rencontres et échanges, Elisabeth réalise combien en marge d’un rituel, “droit fil” des règles et symboles et commun à toutes les obédiences, chaque loge s’adapte aux sensibilités de celles et ceux qui la composent. Non encore autorisée à prendre la parole, elle profite de ses premières années pour “ouvrir grand les yeux et les oreilles”, et développer sa propre réflexion sur ce monde demeuré très discret. Elle découvre le symbolisme et apprécie la variété des thématiques abordées. Les outils, aussi, qui participent de la construction de la pensée. Elle emmagasine et s’interroge : que va-t-elle, à son tour, pouvoir apporter ? Une fois invitée à contribuer aux travaux, Elisabeth planche sur les symboles et divers sujets sociétaux : les cultures, les civilisations, l’immigration, le développement durable, etc. Plusieurs mois en amont, elle réunit les documents, élabore son plan et bâtit son propos qui, une fois finalisé, ne devra pas excéder 25 minutes. “Les tenues ont souvent lieu le soir. Sur des formats plus longs, on peut vite déconnecter…” D’autant plus lorsque le sujet est très technique. Elisabeth multiplie les découvertes. “J’apprends beaucoup sur des sujets qui me sont méconnus, mais je ne me sentirais pas capable de travailler dessus. Lorsque l’on ne maîtrise pas un domaine, il est difficile de le développer.” Une humilité qui fait valoir la contribution de chacun à l’enrichissement de tous. Au-delà de l’enseignement didactique, Elisabeth retient celui pratique, avec l’observance des rituels – “comme on obéit à une charte en entreprise” -, le travail en groupe et le respect de l’autre (notamment par la distribution organisée de la parole). Le sentiment, surtout, d’en sortir enrichie.

• Par deux fois dans sa vie, Nathalie* a été abordée. La première, “il était trop tôt”. La seconde fois, “j’étais libérée aux niveaux professionnel et familial, donc davantage disponible”. Tapie quelque part, l’envie – l’idée même – d’intégrer une loge n’avait jamais été clairement formulée… L’opportunité a fait le reste. À l’époque, le choix pour les femmes est restreint. Ainsi Nathalie rejoint-elle d’autres sœurs au sein d’une loge exclusivement féminine. Sans jamais le regretter. “Je m’y sens parfaitement bien.” Avant d’y faire ses premiers pas, elle n’a d’appréhension que celle de devoir se taire : “Je suis très bavarde”. C’est aujourd’hui l’inverse qui l’inquiète. “Au moment de présenter un travail, je suis morte de trac…” Le seul risque, pourtant, réside dans la vision complémentaire, parfois contraire, mais toujours bienveillante, d’un membre de la tenue. Avec les années, Nathalie se concentre mieux, économise ses paroles et mûrit sa réflexion. Elle fait de l’écoute et du respect ses maîtres-mots, mettant un point d’honneur à laisser l’autre terminer avant d’intervenir. “C’est d’ailleurs amusant de repérer cette façon de faire au sein d’autres assemblées…” Passionnée notamment par les symboles, Nathalie aime à explorer tout domaine qui lui est inconnu. “Le bonheur est dans la recherche : étudier, gratter pour en savoir plus… c’est magique ! Si l’on arrête de lire, d’écrire, de réfléchir, on régresse.” Une sollicitation constante, donc, pour acquérir la connaissance et faire de soi quelqu’un de meilleur. “Car même si l’on part de loin, ce sera toujours un beau chemin.

• C’est après la parution de son courrier des lecteurs dans un journal du département que Jacques*, fervent défenseur de la laïcité, a été approché par un ami. “Quelqu’un que je connaissais de longue date, et dont j’ai toujours ignoré qu’il était franc-maçon.” Entré en 2009, il est d’abord surpris par la durée du rituel d’ouverture qu’il trouve assez théâtral, comprenant quelques mois plus tard qu’il est indispensable et doit être respecté à la lettre. Tandis qu’il est apprenti, Jacques écoute, observe et apprécie. “C’est une vraie tranquillité d’esprit de n’avoir pas à prendre la parole.” Car l’occasion ne se présente qu’une ou deux fois lors d’une tenue. “Mieux vaut donc bien mettre ses idées en place avant de s’exprimer.” Jacques découvre le système de distribution de la parole et surtout, cette garantie de pouvoir terminer sans être interrompu. “Je regrette que ça ne soit pas appliqué davantage dans le monde profane.” Passé maître, il goûte au travail de préparation des planches sur des sujets qu’il a lui-même choisis ; tant qu’il était apprenti et compagnon, ils lui étaient imposés. Sa plus grosse découverte : “La planche d’un frère sur ce que notre civilisation doit au christianisme.” Un coup dur, pour cet athée véritable. L’occasion surtout de gagner en tolérance… Membre d’une loge jusque-là exclusivement masculine, Jacques a participé une année durant à la présentation de travaux en faveur ou contre son ouverture aux femmes. À l’issue des planches, il a été convenu que si une femme devait demander à entrer, son approbation – ou son refus – devait être motivé(e) par sa seule aptitude à devenir une sœur. Mais l’occasion d’en débattre ne s’est pas encore présentée. S’il est une valeur que Jacques apprécie, au-delà de la liberté et de l’égalité – car la franc-maçonnerie a fait sienne la devise républicaine -, c’est… la fraternité. De cette tape dans le dos et ces “Bienvenue mon frère !” après le rite initiatique jusqu’aux agapes en fin de tenue, il y a un vrai sentiment d’appartenance. Au point d’y voir naître “de belles amitiés”, ce quel que soit l’office des uns ou des autres. Jacques est d’ailleurs Vénérable. “Véné.” Après trois ans, il retournera “tout en bas de l’échelle, garder la porte”. De quoi rester humble, quoique sa seule fierté aujourd’hui soit celle d’avoir changé “en mieux”.

• C’est en couple qu’eux vivent la franc-maçonnerie. Pierre, d’abord. Très impliqué à titre associatif, notamment auprès du musée de la Résistance et de la Déportation et sur des sujets comme le SIDA ou la fin de vie, il devient franc-maçon voilà près de 40 ans. D’abord membre de l’Amitié fraternelle, à Bourg, il part et fonde la loge de Nantua-Oyonnax, baptisée Les Frères de Chalam. Frères et sœurs en réalité, puisque la loge accueille aussi bien des hommes que des femmes. “C’est un désert maçonnique, ici !” Au sein d’un territoire historiquement ouvrier, occupé aujourd’hui par des familles qui n’ont ni le temps ni l’envie de s’impliquer, difficile en effet de “recruter” de nouveaux membres. “Chacun possède une parcelle de connaissance.” S’il la transmet, alors il enrichit tout le monde. Il faut du temps, prévient Pierre. Pour acquérir la connaissance, qu’elle soit intellectuelle ou spirituelle. Mais “quand on se retourne, on est fier de soi”. Fier oui, mais toujours humble, car “un franc-maçon reste un apprenti toute sa vie”. Un trait de caractère que l’on retrouve aisément dans le monde profane. Engagée elle aussi au sein de plusieurs associations, et forte des qualités requises – bienveillance, tolérance – pour entrer en franc-maçonnerie, Claude a rejoint son mari au sein de la loge de Nantua. Impressionnée au départ, notamment par la multiplicité des symboles, elle les étudie et appréhende leur portée. Elle planche également sur d’autres thématiques, philosophiques et sociétales ; ce sont plusieurs mois de travail pour chaque, entre les recherches et la mise au propre… Claude trouve auprès des frères et sœurs de Chalam de vrais amis. “Ce sont des gens avec les mêmes idéaux.” Jusqu’aux agapes, où les échanges sont beaucoup plus informels : “On rigole, on papote, on se coupe même la parole…” Si Claude n’a pas de peine à se dévoiler, elle comprend bien sûr ceux qui préfèrent ne rien en dire. “Dans les journaux, on ne parle que des mauvaises choses !

Exemple d’affiche contre la franc-maçonnerie qui circulait pendant la guerre.