Posté le 5 mai 2022 par La Rédaction

Antoine Rousset a été journaliste au Progrès à Bourg pendant une quarantaine d’années jalonnées de quelques rencontres inoubliables et marquantes. Pour les lecteurs de Magville, il a accepté d’ouvrir quelques
pages de son album souvenir.

Dans les années 60, les années sixties, l’Eden était, toutes proportions gardées, notre Olympia de Bourg, le lieu magique où tous les chanteurs et chanteuses à la mode se produisaient et se succédaient tous les quinze jours. Devant l’engouement qu’ils provoquaient dans notre ville, nous avions instauré, au journal, et pour nous démarquer de la concurrence, des séances de dédicaces en fin d’après-midi le jour même du spectacle. C’était bon enfant, convivial et chaleureux. C’était ouvert à tous dans notre hall d’agence au bas de l’avenue Alsace-Lorraine, et les gens se pressaient pour voir de près leurs idoles du moment. C’était le temps des Galas des étoiles, avec une première partie éclectique s’achevant par la « vedette américaine », pas encore vedette principale mais qui le deviendrait un jour, puis la tête d’affiche du soir qui concluait le spectacle.

« C’est vous le commissaire des poulets ? »

Ce jour-là de décembre et pour la première fois sur scène en public, la toute jeune Sylvie Vartan était à l’affiche de ce Gala des étoiles, où figuraient notamment Leny Escudero (Pour une amourette, À Malypense…), déjà vedette à succès, et Richard Anthony qui n’en finissait pas d’« entendre siffler le train ». Tous trois étaient donc nos hôtes en cette fin d’après-midi et leurs fans étaient là pour recueillir leurs dédicaces. Tout se passait bien, dans la bonne humeur, Sylvie avalant une infusion que lui avait préparé notre secrétaire pour un mal de gorge tenace, jusqu’à ce que le commissaire de police, Richard de son nom, ne s’arrête à notre agence, où, comme à chaque fois, il avait délégué deux de ses agents pour tempérer l’ardeur de la foule si elle s’agitait un peu trop. Leny Escudero, gentil garçon mais l’esprit taquin, crut alors bon, lors de la présentation au commissaire, de lui parler des Glorieuses de Bresse qui approchaient et dont il avait remarqué la banderole les annonçant, qui barrait le bas de l’avenue. « C’est donc vous le commissaire des poulets »… Et Richard Anthony, tout à côté, dans l’euphorie ambiante, de rajouter, pas très malin : « Vous tombez bien, on était hier à Marseille, et on a été témoins d’un crime ». Connaissant le manque d’humour et les réactions parfois imprévisibles et très épidermiques du commissaire, et après avoir jeté un regard inquiet à notre chef de centre Claude Garbit, on se dit qu’on pouvait craindre le pire. Et le pire soudain arriva. Le policier était passé à l’offensive : « Comment ? Et vous me dites ça à moi maintenant ! Asseyez-vous, je prends vos dépositions ». C’est alors que Garbit s’interposa, faisant remarquer au commissaire qu’il avait pris possession de son bureau, que ce n’était pas le lieu pour interroger nos invités et que tout ça était bien désagréable. Mais le policier n’en démordait pas, voulant tout savoir, tout connaître, d’une affaire qui ne le concernait pourtant pas, tout au moins directement, et dont il avait sous la main deux supposés témoins !

Panique à bord !

Puisqu’il en était ainsi, le commissaire demandait à Anthony et Escudero de le suivre jusqu’au poste de police, qui à cette époque, était juste à côté rue Bichat. On était tous sous le choc. L’administrateur de la tournée du Gala des étoiles, le sémillant M. Darcourt, insistait pour accompagner ses artistes, et on en faisait de même, Garbit et moi. Là, on assistait alors à un moment incroyable, Darcourt et le commissaire s’affrontant devant les deux chanteurs penauds qui se rendaient compte enfin qu’ils auraient mieux fait de se taire un peu plus tôt. « Vous me devez le respect », hurlait le commissaire face à Darcourt, tout en baissant une partie de son pantalon pour montrer une vieille cicatrice, souvenir d’une balle qu’il avait reçue. Darcourt, calmement, ne se démontait pas, et, relevant un pan de sa chemise, découvrait, à son tour, une cicatrice, en souvenir, elle, de la guerre de 40 ! Instant surréaliste ! C’était à celui qui, à la limite (déjà franchie…) du ridicule, présentait à l’autre la cicatrice la plus large et la plus glorieuse pour se la lancer à la figure ! Tout le monde était mal à l’aise. Le commissaire était allé trop loin, il le savait. Il nous laissa partir. On allait en rester là. Le procureur, M. Romain-Huttin, avec qui nous entretenions de bons rapports à cette époque, alerté, dira plus tard, que le commissaire, dans cette affaire, avait outrepassé ses droits.
Avec deux heures de retard, le concert à l’Eden pouvait commencer. Vu la tournure des évènements, le directeur Maurice Martin avait pensé l’annuler et rembourser les 1 100 spectateurs ! Mais non, petit clin d’oeil en passant, Richard Anthony, remis de ses émotions, attaquait son tour de chant par sa chanson fétiche Je suis un vagabond. Un « vagabond » qui avait failli terminer sa nuit en cellule au commissariat de Bourg !